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Fraude dans le retail : BNPL, retours et promotions deviennent les nouvelles zones à risque


Alors que la fraude à la carte reste à un niveau historiquement bas en France, le risque se déplace. Paiement fractionné, identités synthétiques, retours, remboursements ou promotions concentrent désormais une part croissante des abus.

Le risque se déplace vers les endroits où la valeur reste accessible avec moins de friction. - © D.R.
Le risque se déplace vers les endroits où la valeur reste accessible avec moins de friction. - © D.R.

La fraude dans le retail change de terrain. Selon le Panorama annuel 2026 de la fraude en France publié par Oneytrust, qui s’appuie notamment sur l’analyse de données transactionnelles de grands acteurs français du retail, le risque se déplace progressivement du paiement vers d’autres étapes du parcours client : paiement fractionné, programmes de fidélité, cartes cadeaux, promotions, retours, remboursements ou encore livraisons.

Un basculement loin d’être anodin pour les enseignes : une partie de ces pertes échappe aux indicateurs traditionnels de fraude au paiement et peut se retrouver disséminée dans les coûts marketing, logistiques ou opérationnels.

Une fraude à la carte historiquement basse

Les chiffres français pourraient, à première vue, laisser penser que la fraude est sous contrôle. En 2024, les pertes liées à la fraude aux moyens de paiement ont représenté 1,189 milliard d’euros, un montant globalement stable depuis 2022. Dans le même temps, le taux de fraude à la carte s’est établi à 0,053 % des montants payés, soit 53 euros fraudés pour 100 000 euros de paiements. Cette maîtrise se retrouve dans les données des grands e-commerçants étudiés. Sur les données 2024 de fraude confirmée au checkout, 0,027 % des transactions par carte sont concernées, représentant 0,0351 % des montants. Les wallets affichent des niveaux encore inférieurs, à respectivement 0,004 % et 0,0043 %.

Les pertes liées à la fraude aux moyens de paiement atteignent 1,189 milliard d’euros en 2024.

Le renforcement de l’authentification a notamment rendu plus difficile l’industrialisation du « carding », qui consiste à tester des cartes avant de les exploiter. Dans l’échantillon étudié, les tentatives portant sur des montants inférieurs à 20 euros restent stables, à 0,027 % du total des transactions. Mais cette maîtrise du paiement classique ne signifie pas que le risque disparaît. Il se déplace vers les endroits où la valeur reste accessible avec moins de friction.

Le BNPL, nouveau point de tension

Le paiement différé ou fractionné, plus communément désigné par l’acronyme BNPL pour « Buy Now, Pay Later », constitue l’un des principaux points de vigilance. Son utilisation progresse rapidement. Entre 2024 et 2025, sa part est passée de 0,8 % à 2,25 % du nombre de transactions dans le portefeuille de marchands étudié. En valeur, elle progresse de 2,25 % à 3,24 %, ce qui témoigne notamment de son utilisation sur des paniers plus importants. Mais son profil de risque diffère fortement de celui de la carte. Sur un échantillon de cinq retailers français, le taux de fraude et d’abus en valeur atteint 1,53 % sur le BNPL en 2025, contre 0,05 % pour la carte, soit un niveau plus de 30 fois supérieur. Dans le même temps, le taux d’acceptation atteint 96,16 % pour le BNPL, contre 99,96 % pour la carte.

La fraude se rapproche ici davantage des mécanismes du crédit que de ceux du paiement classique. Certains fraudeurs peuvent notamment n’avoir l’intention de régler que la première échéance avant de faire défaut sur les suivantes. À cela s’ajoute une difficulté pour les enseignes : identifier qui supporte finalement la perte. Selon le scénario, la responsabilité peut être répartie entre le retailer, le fournisseur de BNPL ou l’émetteur de la carte utilisée pour financer la transaction. Non-livraison, contrôle antifraude insuffisant, défaut de paiement, problème de vérification d’identité ou chargeback ne relèvent pas nécessairement du même acteur.

Les identités synthétiques compliquent la détection

La progression du BNPL s’accompagne d’un autre phénomène : l’utilisation d’identités synthétiques. Le principe consiste à construire un profil frauduleux en mélangeant des données réelles et fictives. La fraude ne repose donc plus uniquement sur l’utilisation d’une identité entièrement volée : il s’agit de créer une identité suffisamment crédible pour franchir les contrôles. Dans les données étudiées sur le BNPL, 16 % des identités comportent des éléments présumés synthétiques. Cette proportion atteint 46 % parmi les cas de fraude confirmée.

Pour les retailers, le risque commence ainsi avant même le paiement, dès l’onboarding et la création du compte. Adresse e-mail, appareil utilisé, adresse de livraison ou comportement du profil constituent autant de signaux susceptibles d’être croisés pour repérer des incohérences.

Retours et remboursements, nouvel angle mort des retailers

Une autre partie du risque apparaît désormais après le paiement. Retours de colis vides, utilisation puis retour d’un produit ou « wardrobing », substitution d’articles, remboursement sans retour, interception de livraison ou réexpédition frauduleuse : les mécanismes identifiés sont multiples. Leur particularité est qu’ils interviennent alors que la transaction initiale a parfaitement pu être validée. Résultat : les pertes peuvent échapper aux tableaux de bord consacrés à la fraude au paiement et être enregistrées comme pertes de stocks, erreurs opérationnelles ou coûts logistiques. Cette fragmentation du reporting complique la mesure du coût réel du phénomène à l’échelle d’une enseigne.

Elle pose également un dilemme en matière d’expérience client. Pour limiter les abus, les retailers peuvent durcir leurs politiques de retour, demander davantage de justificatifs ou multiplier les contrôles. Mais ces dispositifs risquent parallèlement de créer davantage de friction pour les consommateurs légitimes.

Plus inattendue, la fraude peut également se cacher derrière une ligne budgétaire traditionnellement associée au marketing : les promotions. Le Panorama détaille le cas d’un grand retailer français ayant enregistré 1,69 million de commandes en janvier 2026, représentant environ 168 millions d’euros de chiffre d’affaires. Sur ce seul mois, au moins 23 451 cas d’abus promotionnel suspecté ont été identifiés, pour un montant proche de 2 millions d’euros. Ils représentent 1,39 % des commandes et 1,18 % de leur valeur.

Le procédé repose notamment sur la création et la rotation de comptes. Plusieurs identités utilisant des adresses e-mail différentes peuvent être associées à une même empreinte d’appareil, suggérant une multiplication volontaire des comptes pour bénéficier à répétition d’une offre réservée aux nouveaux clients ou théoriquement limitée à une seule utilisation. Les comportements observés se concentrent notamment sur des produits régulièrement promotionnés, faciles à stocker ou à revendre, comme les couches, les lessives, les sacs ou les essuie-tout.

À grande échelle, la frontière entre coût promotionnel et fraude devient alors déterminante. Une remise accordée à un faux nouveau client peut apparaître comme une dépense d’acquisition classique. Répétée des milliers de fois selon les mêmes schémas, elle constitue pourtant une perte structurelle pour le retailer.

Fidélité et cartes cadeaux également exposées

Les dispositifs permettant de stocker ou de convertir rapidement de la valeur constituent un autre point d’attention. Sur les données 2024 de fraude confirmée au checkout, les programmes de fidélité affichent un taux de 0,247 % en nombre de transactions et de 0,1336 % en valeur. Pour les cartes cadeaux, ces taux atteignent respectivement 0,024 % et 0,0198 %.

Dans le cas des programmes de fidélité, la prise de contrôle d’un compte permet notamment d’exploiter la valeur accumulée par un client en quelques opérations. Les cartes cadeaux présentent quant à elles une autre caractéristique attractive : elles permettent une extraction rapide de valeur, ensuite difficile à récupérer. Le risque ne concerne donc plus uniquement le moyen utilisé pour payer une commande. Tout actif numérique associé au compte client et susceptible d’être transformé en valeur devient une cible potentielle.

De la sécurisation du paiement à celle du parcours client

Ce déplacement du risque impose surtout aux retailers un changement de périmètre dans leur stratégie antifraude. Les signaux permettant d’identifier un comportement suspect ne sont plus tous concentrés au moment du checkout. L’utilisation d’une nouvelle adresse de livraison, une modification après autorisation du paiement, une incohérence entre les localisations de facturation, de livraison et du terminal utilisé ou encore des changements répétés de destinataire peuvent également constituer des signaux de risque.

Même logique après la vente. La fréquence des retours, la destination d’un remboursement ou encore la concentration de comportements similaires autour d’un même appareil permettent de faire apparaître des schémas qui resteraient invisibles si chaque commande était analysée isolément.

La lutte contre la fraude devient ainsi un sujet beaucoup plus transversal au sein des enseignes. Paiement, e-commerce, CRM, fidélité, marketing, service client et logistique disposent chacun d’une partie des informations permettant d’identifier les comportements anormaux. Le paradoxe est finalement là : à mesure que le checkout devient plus sécurisé, la fraude cherche à le contourner. Pour les retailers, l’enjeu n’est donc plus seulement de déterminer si un paiement est frauduleux, mais de comprendre si l’ensemble du comportement d’un client, de la création de son compte jusqu’au retour éventuel de son achat, est cohérent. Un changement qui fait progressivement de la fraude un enjeu de protection globale des marges, bien au-delà de la seule sécurisation des paiements.

Méthodologie :

Étude réalisée du 1er janvier 2025 au 31 décembre 2025, sur 8,5 millions de clients et 6787 partenaires. 39,5 millions de transactions analysées. Données issues de la France. Les comparaisons entre 2024 et 2025 sont établies sur une période homogène, du 1er avril au 31 décembre de chaque année, portant sur 11,4 millions de clients, 8 827 partenaires et 55 millions de transactions analysées.