Stratégie retail

Schmidt Groupe accélère malgré un marché de l’habitat sous pression


Porté par la progression de ses activités à l’international, de l’aménagement global de la maison et du B to B, Schmidt Groupe poursuit ses investissements malgré le ralentissement du secteur. Le fabricant mise aussi sur l’IA, le digital et la transformation du travail pour soutenir sa croissance.

Schmidt Groupe affiche en 2025 un chiffre d’affaires retail de 1,6 milliard d’euros - © D. B
Schmidt Groupe affiche en 2025 un chiffre d’affaires retail de 1,6 milliard d’euros - © D. B

Dans un marché de l’habitat toujours profondément fragilisé, Schmidt Groupe (Schmidt, Cuisinella mais aussi ID PRO et Cubro) assume une stratégie à contre-courant. Là où une partie des acteurs du meuble ou de la cuisine réduit ses investissements, le groupe alsacien accélère. Développement international, diversification, intelligence artificielle, transformation des espaces de travail, montée en puissance du B to B : le fabricant familial multiplie les chantiers dans un contexte pourtant marqué par le ralentissement immobilier et la pression sur la consommation. Il revendique ainsi en 2025 un chiffre d’affaires retail de 1,6 milliard d’euros dont 585 millions d’euros de chiffre d’affaires groupe.

Mais au-delà des chiffres, c’est surtout le discours porté par Anne Leitzgen, présidente de Schmidt Groupe, qui marque une évolution plus profonde du modèle du fabricant. Lors de la conférence organisée à Sélestat, mardi 19 mai, à l’occasion de l’inauguration de « La Ruche », un nouveau bâtiment destiné aux équipes tertiaires, la dirigeante a largement insisté sur une notion devenue centrale dans la stratégie du groupe : « mériter de croître ». « Notre stratégie, c’est de mériter de croître pour être encore capable d’exister demain », affirme-t-elle. Derrière cette formule, Schmidt Groupe défend une vision de l’entreprise où la performance économique ne peut plus être dissociée des enjeux humains, environnementaux ou territoriaux.

Un marché de la cuisine qui résiste… mais où Schmidt surperforme encore davantage

Le contexte reste pourtant particulièrement tendu pour l’ensemble du secteur de l’habitat. Laurent Blum rappelle lui-même évoluer dans un « contexte adverse ». Mais contrairement à d’autres segments du meuble, le marché de la cuisine a mieux résisté en 2025. « Il a été en croissance de 4 % en 2025, ce qui est assez remarquable dans un marché du meuble et de l’habitat en recul », explique-t-il. Dans cet environnement, les spécialistes ont gagné du terrain face aux autres circuits. Et Schmidt Groupe affirme avoir encore davantage surperformé le marché. « Les spécialistes ont attiré les spécialistes au sein du marché. Donc Schmidt Groupe a performé trois points au-dessus du marché à 7 % contre 4 % . Nous restons leader avec 20 % de part de marché en valeur », détaille Laurent Blum. Le phénomène se poursuit début 2026. Sur un marché que le dirigeant qualifie « d’atone », les spécialistes progressent de seulement 0,3 %, tandis que Schmidt Groupe revendique une croissance de 3,4 %. « Là encore, Schmidt Groupe a performé le marché de trois points », insiste-t-il. En France, le groupe affirme continuer à gagner des parts de marché malgré le ralentissement global de l’habitat.

Le groupe explique cette performance par plusieurs facteurs : la force de son réseau retail, son développement international en croissance de 12 %, mais aussi la montée en puissance de l’aménagement global de l’habitat en hausse de 11 %.

Une croissance tirée par l’international et l’aménagement de la maison

Schmidt Groupe cherche depuis plusieurs années à sortir du seul univers de la cuisine équipée. Dressing, bibliothèque, salle de bain, home office, cuisines extérieures : le fabricant veut progressivement devenir un acteur global de l’aménagement sur-mesure. Cette diversification pèse désormais concrètement dans les résultats du groupe. « L’aménagement de la maison connaît une croissance à deux chiffres », explique Laurent Blum. Il représente déjà 10 % de ses ventes globales. Néanmoins, l’expérience avec Spoon & Room, enseignée lancée en 2024 via un showroom parisien qui visait un public jeune et urbain, en intégrant modularité et durabilité, ne s’est pas avérée concluante et a été stoppée. « Nous l’avons vue comme un concept d’expérimentation et lab d’innovation, notamment marketing », indique Laurent Blum. Le rachat de Cubro, start-up espagnole, doit permettre au groupe d’accélérer la transformation digitale. La jeune pousse, qui réalise environ 8 millions d’euros de chiffre d’affaires et affiche une croissance à deux chiffres, vend principalement en ligne des façades et solutions d’aménagement standards, avec une forte orientation vers les architectes et designers d’intérieur. « Ils sont très complémentaires de ce qu’on est, estime Laurent Blum. Nous sommes une ETI industrielle avec un réseau physique, eux sont une start-up très digitale. » Le groupe voit dans Cubro un moyen d’accélérer sur les nouveaux usages digitaux, mais aussi sur l’évolution du parcours client.

L’international constitue l’autre grand moteur de croissance. Le groupe compte environ 200 magasins hors de France et affiche une croissance à deux chiffres en Espagne, devenue son premier marché export. « L’Espagne est notre premier marché international, on y est leader des spécialistes et on a une croissance à deux chiffres », souligne le directeur général. Schmidt Groupe ambitionne désormais de porter la part de l’international à 20 % de son chiffre d’affaires d’ici 2030. Le B to B constitue un autre axe stratégique. Lancée en 2023, la marque ID PRO, destinée aux professionnels de l’immobilier, du tertiaire ou encore de l’hôtellerie, représente déjà 4 % du chiffre d’affaires du groupe.

Au total, Schmidt Groupe exploite aujourd’hui plus de 920 magasins dans une vingtaine de pays. Un chiffre d’autant plus important que le marché reste compliqué pour une grande partie des enseignes du secteur. « La plupart des autres chaînes n’ont pas connu cette croissance de parc, insiste Laurent Blum. Nous avons continué à ouvrir avec 34 nouveaux points de vente l’an dernier. » Le groupe rappelle qu’il visait initialement 900 magasins à horizon 2030. Cet objectif a déjà été dépassé avec plusieurs années d’avance.

Au total, Schmidt Groupe exploite aujourd’hui plus de 920 magasins dans une vingtaine de pays.

Un groupe qui continue d’investir massivement

Cette dynamique repose aussi sur une politique d’investissement particulièrement soutenue. Schmidt Groupe indique investir entre 30 et 50 millions d’euros par an dans ses sites industriels, ses infrastructures tertiaires et ses outils digitaux. « On investit dans nos sites industriels et dans nos compositions IT qui se musclent de plus en plus », explique Laurent Blum. Le groupe revendique un modèle industriel intégré avec quatre sites de production, dont trois en Alsace et un en Allemagne. Premier fabricant français avec plus de 100 000 cuisines produites par an, Schmidt Groupe continue de défendre une logique industrielle de long terme. Cette capacité d’investissement est également présentée comme l’un des avantages du modèle familial. « Nous avons plutôt une logique de long terme, rappelle Anne Leitzgen. L’entreprise doit être drivée sur le temps long. »

Mais la principale singularité du discours porté par Schmidt Groupe réside surtout dans la manière dont le groupe articule désormais performance économique et impact positif. « Pendant longtemps, dans les entreprises, la RSE était un sujet périphérique. Dans certaines boîtes, c’était un sujet d’image », explique Anne Leitzgen. La dirigeante critique implicitement une approche cosmétique des sujets environnementaux et sociaux. « J’ai mis des ombrières sur le parking, j’ai mis un baby-foot pour que mes équipes se sentent bien », ironise-t-elle. À l’inverse, Schmidt Groupe cherche désormais à faire de la RSE un véritable outil de pilotage stratégique. « Nous nous sommes dit : et si notre stratégie consistait justement à avoir un impact positif sur notre environnement ? », poursuit-elle. Le groupe revendique ainsi une approche dans laquelle la croissance économique devient une condition nécessaire pour financer la transformation environnementale et sociale. « Si on ne crée pas de valeur, on ne peut pas financer notre transformation, insiste Anne Leitzgen. Et si on abandonne le terrain économique, on le laisse à des entreprises dont on estime qu’elles agiraient moins vertueusement sur ces sujets-là. »

Transformer les espaces de travail pour transformer les modes de coopération

Cette réflexion se matérialise notamment à travers le programme « Inspiring Working Spaces », lancé après le Covid afin de repenser les espaces de travail du groupe. « À la sortie du Covid, on s’est dit que nos espaces de travail ne répondaient plus à la façon dont on travaille aujourd’hui », explique Anne Leitzgen. Le groupe a alors engagé une vaste démarche de co-construction avec ses équipes françaises et internationales. « Nos équipes nous disent : nous voulons coopérer différemment, nous avons besoin que l’entreprise soit à notre écoute », poursuit-elle. Le programme repose sur cinq grands objectifs : favoriser les synergies, améliorer l’efficience collective, renforcer la qualité de vie au travail, réduire l’impact environnemental des bâtiments et concevoir des espaces cohérents avec les valeurs du groupe. Depuis 2022, Schmidt Groupe affirme avoir investi 30 millions d’euros dans la transformation de ses espaces de travail.

L’incarnation la plus visible de cette stratégie est « La Ruche », nouveau bâtiment inauguré à proximité des sites industriels de Sélestat. Le site accueille entre 300 et 400 collaborateurs dans des espaces largement ouverts organisés autour d’un atrium central. Flex office, coworking, workcafés, bulles de concentration, salles de visioconférence, espaces informels : tout le bâtiment repose sur une logique de multiplication des usages et des interactions. « Ça fonctionne assez bien, assure Anne Leitzgen. On a davantage de transversalité, plus d’agilité, plus d’échanges et de coopération dans les équipes. Ça génère aussi de l’innovation et de l’apprentissage. » La dirigeante estime également que ces nouveaux espaces contribuent à limiter certains effets du télétravail intégral. « Si on ne veut pas que tout le monde se retrouve en télétravail et qu’on perde notre capacité à coopérer, il faut faire évoluer nos espaces de travail », affirme-t-elle.

Schmidt Groupe cherche aussi à renforcer son attractivité RH pour ses 1 900 collaborateurs (et plus de 8 600 personnes au sein de son « entreprise étendue », concessionnaires compris) à travers plusieurs dispositifs internes. Le groupe met notamment en avant sa politique diversité et inclusion. « La diversité des équipes apporte des réponses différentes à des problèmes différents », estime Anne Leitzgen. Le fabricant travaille particulièrement sur le handicap, la parité hommes-femmes, l’intégration des jeunes générations et le maintien dans l’emploi des seniors. Schmidt Groupe affirme également avoir fortement progressé sur l’engagement collaborateur. Le NPS interne serait ainsi passé de 12 en 2021 à 40 en 2025. Le groupe a par ailleurs mis en place un mécanisme de redistribution de la valeur présenté comme un « dividende social ». 5 % du bénéfice net sont redistribués à parts égales à l’ensemble des collaborateurs, en complément des dispositifs classiques de participation et d’intéressement.

IA, digitalisation et nouveaux parcours clients

Parallèlement à cette transformation interne, Schmidt Groupe accélère fortement sur le digital et l’intelligence artificielle. Le groupe explique avoir structuré sa stratégie IA autour de trois axes : l’IA pour tous les collaborateurs, l’IA pour les métiers et l’IA au service du business. « On veut être parmi les avant-gardes de ces technologies », affirme Laurent Blum. Le fabricant a notamment développé plusieurs outils destinés à enrichir le parcours client et accompagner les concepteurs-vendeurs. L’un des principaux projets s’appuie sur Styl’IA, un « inspirateur » IA capable de générer des propositions de cuisines à partir de simples descriptions textuelles. « Si vous dites : j’aimerais une cuisine en L, de style nordique, avec du noir, dans une pièce de quatre mètres sur deux mètres cinquante, l’outil vous génère une proposition réaliste avec les produits de nos gammes », détaille Laurent Blum. Le groupe développe également des outils d’aide à la vente permettant aux concepteurs d’adapter leur discours aux profils clients, ainsi que des solutions de rendu photoréaliste automatisé avec « DreamView ». « Tous les vendeurs peuvent désormais avoir des présentations de projets beaucoup plus qualitatives », explique le directeur général.

On ne fait pas ça parce qu’on pense être meilleurs que les autres. On le fait parce qu’on estime que c’est ce qui donnera à l’entreprise une chance d’être encore là demain.

Au fond, derrière La Ruche, la diversification ou l’IA, Schmidt Groupe cherche surtout à préparer son modèle à un environnement plus instable. Anne Leitzgen parle d’un monde « de plus en plus chahuté », marqué par les crises géopolitiques, climatiques, sociales et technologiques. Dans ce contexte, la dirigeante estime que la robustesse de l’entreprise dépendra autant de ses performances économiques que de sa capacité à préserver ses ressources humaines et environnementales. « On ne fait pas ça parce qu’on pense être meilleurs que les autres, conclut-elle. On le fait parce qu’on estime que c’est ce qui donnera à l’entreprise une chance d’être encore là demain. »