Adeo et Decathlon veulent préparer leurs équipes à « l’ère de l’intelligence »
Productivité, automatisation, agents IA, nouvelles architectures technologiques… Lors d’un événement inédit réunissant plus de 2 000 collaborateurs, Adeo et Decathlon ont partagé leur vision des bouleversements en cours et des défis que l’intelligence artificielle fait émerger pour les grands acteurs du retail.
Pendant longtemps, les grandes transformations technologiques du retail se sont imposées progressivement. L’e-commerce, puis le mobile, l’omnicanal ou encore la data ont d’abord été perçus comme des sujets d’innovation avant de devenir des standards opérationnels incontournables. Pour Adeo et Decathlon, l’intelligence artificielle est en train de suivre la même trajectoire. Mais à une vitesse sans précédent. Elle est désormais considérée comme une transformation structurelle susceptible de redéfinir en profondeur les organisations, les métiers, les systèmes d’information et les modes de fonctionnement des entreprises. C’est le message qu’ont voulu envoyer les deux groupes lors du « Adeo & Decathlon Dev Summit 2026 », un événement inédit organisé conjointement par les deux acteurs du retail organisé la semaine dernière du 26 au 28 mai, auquel plus de 2 000 collaborateurs ont participé et qui a donné lieu à près de 500 propositions de conférences internes. Un rendez-vous interne auquel Adeo et Decathlon ont convié la rédaction de Républik Retail.
Plus de 2 000 collaborateurs ont participé. L’événement a donné lieu à près de 500 propositions de conférences internes.
Sur scène, Matthieu Grymonprez, Global Leader Digital Data AI Tech d’Adeo, et Romain Taillade, CTO chez Decathlon, ont partagé une lecture commune des bouleversements en cours. Pour les deux dirigeants, le secteur entre dans une nouvelle phase technologique, comparable à ce qu’ont été l’arrivée du e-commerce, du mobile ou des plateformes digitales. Une étape qu’ils qualifient désormais « d’ère de l’intelligence ». « Nous sommes convaincus qu’il s’agit d’une transformation de la même ampleur, voire plus importante, que la transformation digitale », affirme Matthieu Grymonprez. L’objectif de cette prise de parole n’était pas seulement de présenter quelques cas d’usage IA ou de démontrer la maturité technologique des deux groupes. Les dirigeants ont surtout cherché à préparer leurs équipes à une mutation qu’ils considèrent désormais inévitable. Une transformation qui ne concernera pas uniquement les métiers technologiques, mais l’ensemble de l’entreprise. Pour les deux groupes, l’enjeu dépasse largement la productivité individuelle ou les usages expérimentaux. L’IA est désormais perçue comme un levier capable d’aider les distributeurs à gérer une complexité opérationnelle toujours plus importante.
Une nouvelle étape après l’e-commerce et les plateformes
Pendant plusieurs années, les grands distributeurs ont concentré leurs investissements sur la digitalisation du commerce, l’omnicanal puis les plateformes technologiques capables de connecter magasins, e-commerce, supply chain et services. Pour Adeo et Decathlon, cette étape constitue désormais le socle de la prochaine transformation. Sur scène, les deux dirigeants reviennent d’ailleurs longuement sur les mutations successives traversées par le retail. D’abord le magasin physique, puis l’e-commerce, ensuite les plateformes digitales capables d’orchestrer plusieurs canaux et plusieurs services. Désormais, selon eux, une nouvelle couche technologique vient s’ajouter à cet ensemble : celle des systèmes capables de raisonner, d’orchestrer et, progressivement, d’agir. « Pendant l’ère des plateformes, nous avons construit les muscles. Avec l’ère de l’intelligence, nous construisons désormais le système nerveux », résume Romain Taillade de Decathlon lors de la conférence. Derrière cette formule, les deux groupes décrivent une évolution profonde des systèmes d’information. Les plateformes digitales construites ces dernières années ne doivent plus seulement permettre de faire fonctionner des applications ou des parcours clients. Elles doivent désormais devenir compréhensibles et exploitables par des systèmes d’IA capables d’interagir avec elles.
Les dirigeants évoquent notamment les APIs, ces interfaces permettant à différents systèmes logiciels de communiquer entre eux, ainsi que les architectures en microservices, c’est-à-dire des briques logicielles indépendantes permettant de faire évoluer plus rapidement certaines fonctions métiers. Des choix techniques qui peuvent paraître très IT mais qui deviennent stratégiques dans la perspective des futurs agents IA. « Ce que les modèles attendent désormais des retailers, ce sont des capacités métier structurées qu’ils pourront orchestrer », explique le CTO de Decathlon. Autrement dit, les systèmes du retail ne devront plus seulement être utilisés par des humains, mais aussi par des intelligences artificielles capables de naviguer entre différents services, données et outils.
« Le temps entre une idée et son exécution se compresse »
Pour les deux groupes, cette évolution ne constitue pas une projection à dix ans. Les effets commencent déjà à être visibles dans les organisations. Lors de la conférence, les dirigeants présentent plusieurs indicateurs montrant l’explosion des usages IA dans les environnements technologiques des deux entreprises. Chez Decathlon, le volume de code généré progresse fortement alors même que les effectifs restent relativement stables. Les assistants IA de développement accélèrent déjà certaines tâches techniques et modifient profondément les rythmes de production. « Le temps entre une idée et son exécution se compresse énormément », explique Matthieu Grymonprez. Pour le dirigeant d’Adeo, cette accélération représente probablement l’un des changements les plus importants pour les entreprises. Car l’IA ne modifie pas seulement certains outils : elle transforme la vitesse à laquelle les organisations peuvent concevoir, tester et déployer de nouveaux services.
Cette logique pourrait progressivement s’étendre bien au-delà des équipes tech. Les dirigeants estiment que de plus en plus de collaborateurs seront capables de créer eux-mêmes certaines automatisations ou certains outils adaptés à leurs besoins métiers. « Les personnes créatives résolvent toujours des problèmes », souligne Matthieu Grymonprez. Cette démocratisation des usages technologiques constitue d’ailleurs l’un des sujets centraux des réflexions actuelles des deux groupes.
L’IA comme réponse à la complexité croissante du retail
Si les démonstrations autour de l’IA générative se concentrent souvent sur les usages clients les plus visibles, Adeo insiste surtout sur les transformations opérationnelles que ces technologies pourraient permettre à grande échelle. « Nous sommes des entreprises extrêmement complexes, rappelle Matthieu Grymonprez. Nous avons des millions de clients, des dizaines de pays, des flux gigantesques de produits et énormément de services à coordonner. » Pour les deux groupes, l’IA représente avant tout un levier de scalabilité, c’est-à-dire une capacité à gérer davantage de volume, de données et de complexité sans augmenter proportionnellement les ressources nécessaires. Cette logique concerne particulièrement les opérations de back-office. Matthieu Grymonprez estime ainsi que l’essentiel des transformations IA dans le retail ne concernera pas directement les usages clients. « »Je pense que 20 % de l’impact de l’IA sera sur l’expérience, les 80 % restant sera sur le backoffice de l’entreprise », explique-t-il. Le groupe utilise déjà plusieurs workflows IA pour automatiser certaines tâches internes. Ces workflows correspondent à des chaînes automatisées faisant collaborer plusieurs modèles d’IA afin de réaliser une opération complète.
Adeo les utilise notamment pour gérer une partie de son immense catalogue produits. Le groupe indique aujourd’hui administrer environ 15 millions de références dans ses systèmes marketing, dont près de 7 millions sont effectivement publiées et visibles des clients. « Une IA vérifie si les fiches produits sont cohérentes, si les descriptions sont compréhensibles, si les bonnes photos sont présentes ou si les produits correspondent réellement à ce que nous voulons vendre », détaille Matthieu Grymonprez. À cette échelle, explique-t-il, un traitement purement humain deviendrait quasiment impossible.
Les « vrais agents IA » encore largement absents
Malgré l’enthousiasme actuel autour des agents autonomes, les deux groupes restent relativement prudents sur la maturité réelle du marché. « Les vrais agents IA sont pratiquement inexistants en production aujourd’hui », estime Matthieu Grymonprez. Le dirigeant distingue plusieurs niveaux technologiques. Les IA conversationnelles capables de répondre à des questions constituent selon lui une première étape déjà largement adoptée. Viennent ensuite les workflows orchestrant plusieurs modèles afin d’automatiser certaines tâches complexes. Les agents véritablement autonomes, capables de raisonner seuls, de décider des prochaines étapes et d’agir sans validation humaine systématique, restent en revanche beaucoup plus rares. « Les technologies réellement autonomes dont tout le monde parle sont extrêmement récentes », rappelle-t-il. Cette prudence explique l’approche progressive retenue par Adeo et Decathlon. Les deux groupes insistent régulièrement sur la nécessité de conserver des environnements contrôlés et des mécanismes de supervision humaine. Car derrière les promesses technologiques apparaissent aussi des enjeux de gouvernance, de sécurité et de responsabilité.
Garder « l’humain responsable ».
L’un des messages les plus répétés pendant l’événement concerne justement la place de l’humain dans cette nouvelle organisation. « Les agents IA ne sont pas des collègues. Ce sont des outils », insiste Matthieu Grymonprez. Le Global Leader Digital Data AI Tech d’Adeo met notamment en garde contre les risques de perte d’esprit critique face aux systèmes génératifs. Selon lui, les entreprises devront éviter de déléguer aveuglément leurs capacités de décision. « Nous devons continuer à juger les résultats produits. Sinon nous abandonnons notre capacité de réflexion. »
Chez Adeo, la question de la responsabilité devient centrale dans la manière d’aborder les futurs workflows automatisés. « Ce qui compte, ce n’est pas forcément la manière dont le résultat est produit, mais le fait qu’un humain reste responsable du résultat final », explique Matthieu Grymonprez. Cette logique d’“accountability” pourrait progressivement devenir l’un des piliers de la gouvernance des systèmes IA dans les grandes entreprises du retail.
Une mutation autant culturelle que technologique
Pour les deux groupes, l’enjeu ne sera pas uniquement technologique. La transformation sera aussi organisationnelle et culturelle. Les dirigeants estiment que les collaborateurs devront progressivement apprendre à travailler avec ces nouveaux outils, à comprendre leurs limites et à développer de nouveaux réflexes professionnels. « Il y a quelques années, nous demandions aux collaborateurs de maîtriser Excel ou de parler anglais. Demain, il faudra comprendre comment fonctionnent les IA », estime Matthieu Grymonprez.
Il y a quelques années, nous demandions aux collaborateurs de maîtriser Excel ou de parler anglais. Demain, il faudra comprendre comment fonctionnent les IA.
Cette évolution pourrait d’ailleurs profondément modifier les relations entre métiers et équipes technologiques. Les deux groupes décrivent une organisation où les réflexions business et techniques deviennent de plus en plus imbriquées. Chez Adeo, les plateformes digitales sont ainsi déjà co-construites entre les équipes métiers et les équipes technologiques afin d’aligner en permanence les usages opérationnels et les possibilités offertes par les systèmes. L’IA pourrait encore renforcer cette hybridation.
Absorber et transformer en valeur oprationnelle
Adeo et Decathlon entretiennent déjà depuis plusieurs années des échanges autour des sujets technologiques et digitaux. Mais les deux groupes semblent désormais vouloir accélérer cette dynamique autour de l’intelligence artificielle. « Nous voulons aller plus loin, explique Matthieu Grymonprez. Partager davantage de bonnes pratiques, partager certains développements ou certains retours d’expérience lorsque cela fait sens. » Les deux groupes partagent en effet plusieurs problématiques communes : plateformes internationales, gestion massive des données, coordination de services complexes ou encore industrialisation des usages IA. Surtout, les deux sociétés considèrent que la rapidité actuelle des évolutions technologiques impose d’ouvrir davantage les réflexions. « Nous ne sommes pas seuls, résume Romain Taillade sur scène. Et avoir plusieurs milliers de cerveaux qui réfléchissent ensemble à ces sujets est probablement une bonne chose dans un marché qui évolue aussi vite. »
Car derrière les discours sur les modèles génératifs et les agents autonomes, Adeo et Decathlon voient déjà émerger une autre bataille : celle de la capacité des organisations à absorber suffisamment vite cette nouvelle couche technologique. Le véritable enjeu ne sera peut-être pas seulement d’avoir accès aux meilleurs modèles d’IA, mais d’être capable de transformer assez rapidement les entreprises pour les intégrer réellement dans les opérations, les métiers et les décisions quotidiennes du retail. Car à mesure que les technologies se démocratisent, l’avantage concurrentiel pourrait moins résider dans l’accès aux outils que dans la capacité des organisations à les absorber et à les transformer en valeur opérationnelle.