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Dans les arcanes d’Eureka Fripe, pionnier de la seconde main [Reportage]

Par Clotilde Chenevoy | le | Seconde main

A Rouen, l’entrepôt Eureka Fripe regorge de vêtements d’occasion collectés dans le monde entier. Ils seront revendus dans les rayons seconde main de nombreux magasins, dont Kiloshop, HippyMarket ou Culture Vintage. Reportage sur l’organisation de ce pionnier de l’économie circulaire.

Bernard Graf, fondateur de DB Invest, dans l’entrepôt de Rouen. - © Républik Retail
Bernard Graf, fondateur de DB Invest, dans l’entrepôt de Rouen. - © Républik Retail

Le long de la Seine, à Rouen, un entrepôt de 24 000m² recèle un vrai trésor pour les fashionistas : 16 millions d’articles textile en tout genre et de toutes les époques. Du jeans Levi’s 501, des pulls irlandais, des chemises hawaïennes, des pantalons en laine, des vestes Tyrol… Toutes ces pièces de textile ont été collectées depuis 40 ans par Bernard Graf , fondateur d’Eureka Fripe et des enseignes Kiloshop, Kiliwath, Hippy Market, et Culture Vintage.

Si la seconde main commence à se frayer un chemin chez certaines marques et enseignes, pour cet entrepreneur, l’économie circulaire est un business auquel il croit depuis 40 ans. Il a découvert ce marché très jeune, en allant revendre les vêtements que des clients n’avaient jamais récupérés dans la retoucherie de ses parents. « J’ai emprunté 500 euros à mon père pour lancer mon business et je lui ai rendu 3 semaines plus tard, se souvient le fondateur. Depuis, je n’ai fait que de l’auto-financement. » Aujourd’hui, DB Invest, la holding qui rassemble les activités grossiste et retail, réalise un chiffre d’affaires de 42 millions d’euros et dispose d’une organisation bien huilée.

L’entrepôt situé au sud de Rouen reçoit environ 50 tonnes de vêtements à trier par jour. - © Républik Retail
L’entrepôt situé au sud de Rouen reçoit environ 50 tonnes de vêtements à trier par jour. - © Républik Retail

Un sourcing dans le monde entier

Au Japon, en Australie, aux Etats-Unis, ou en Inde, les équipes de Bernard Graf achètent des produits de seconde main auprès des usines de traitement du textile du monde entier. « J’ai connu les parents des enfants qui gèrent aujourd’hui les plus grosses usines mondiales, cela facilite les relations », souligne le fondateur.  

« Ces usines trient en moyenne 50 tonnes par jour, et même 300 à 400 tonnes pour les plus grosses, explique Eric Rey, directeur retail du groupe DB Invest. Nous leur achetons 1 % de leur volume, avec 1 million d’euros de déposit. Les usines réalisent un premier tri selon nos demandes et notre méthode. Nous effectuons ensuite un autre contrôle à la réception dans notre entrepôt, où nous avons environ 30 % de perte. La marchandise sera ensuite écoulée selon deux circuits, grossiste ou retail. Ce qui ne peut être valorisé partira en déchetterie. »

Pour le choix des articles, le cahier des charges est souvent simple et concerne des familles de produits : des chemises à carreaux, des jeans taille haute, ou encore des jupes longues. Eureka Fripe reçoit des appels de professionnels du monde entier qui vont passer commandes. « Nous sommes une tour de contrôle de la fripe », s’amuse le fondateur. 

Le sourcing des produits se fait par catégorie d’articles, comme des jeans. - © Républik Retail
Le sourcing des produits se fait par catégorie d’articles, comme des jeans. - © Républik Retail

Les équipes ont acquis un véritable savoir-faire pour sentir les tendances et elles stockent aussi celles actuelles car «  la mode est un éternel recommencement, souligne Bernard Graf. Certains produits qui n’étaient pas demandés à un moment le deviennent quelques années après. Par exemple, les Levi’s 501 couleur clair, sans trou et taille haute n’étaient pas du tout à la mode il y a 10 à 20 ans, et ils sont désormais très demandés. Ils se vendent parfois plus chers que les 501 d’aujourd’hui car ils étaient plus résistants. » Or, des jeans Levi’s 501, Eureka Fripe en stocke depuis des années…

Deux circuits de revente : les grossistes et le retail

Sur les 42 millions d’euros de chiffre d’affaires, DB Invest réalise 60 % avec les professionnels et 40 % avec le retail. Pour la vente aux professionnels, les produits sont stockés dans des ballots de minimum 25 kilos et seront revendus par catégorie d’articles et expédiés dans le monde entier. Le site de Rouen accueille aussi des indépendants de la fripe, des costumières ou encore des designers. Ces derniers partent alors à la pêche aux produits pour dénicher les articles souhaités.

Le tri est une étape clé qui demande beaucoup de main d’oeuvre. - © Républik Retail
Le tri est une étape clé qui demande beaucoup de main d’oeuvre. - © Républik Retail

Concernant la partie retail, DB Invest déploie différents processus selon le débouché et l’enseigne. En effet, parmi les fripes collectées, certaines peuvent valoir très chères car elles sont vintages. DB Invest a développé une véritable expertise pour identifier ces pépites. « Cela concerne 1 % de nos collectes », précise Eric Rey. Ces vêtements seront revendus sous l’enseigne Kiliwatch, créée en 1985. Ce concept-store parisien de 550m² joue le rôle d’antiquaire de la mode, avec des produits datant des années 20 à nos jours.

Les vêtements des années 1960 à 1970 trouvent refuge dans l’un des 7 magasins Hippy Market, tandis que le textile plus « généraliste » ira chez Kilo Shop, l’enseigne phare de DB Invest qui compte une vingtaine de points de vente. Le concept est original, les clients achètent les produits de seconde main au kilo. Un système de marquage de couleurs est mis en place dans l’entrepôt de Rouen. Eric Rey souhaite accélérer le développement de cette enseigne grâce à la franchise et cible 40 magasins d’ici 2025.

Hippy Market propose des vêtements plus premium que Kiloshop, avec un look bohême des années 1960-1970. - © Républik Retail
Hippy Market propose des vêtements plus premium que Kiloshop, avec un look bohême des années 1960-1970. - © Républik Retail

Une tarification minutieusement calculée

En moyenne, la tarification finale d’un article, hors produits vintage, équivaut à un tiers du prix neuf. «  C’est beaucoup d’expérience et de communication entre nous pour définir les tarifs, détaille Eric Rey. Il y a aussi un travail commun mis en place avec les achats pour acquérir les produits au bon prix. » Pour le fondateur, faire des articles à 1 ou 2 euros comme peut le faire un Patatam n’est pas envisageable car la fripe demande beaucoup de main d’œuvre. « Prendre un vêtement, y ajouter une étiquette et un bip coûte déjà 80 centimes et il faut ajouter le coût de la livraison », illustre-t-il. Par ailleurs, DB Invest mise sur des produits de marques avec un certain niveau de qualité. La fast fashion n’intéresse donc pas Bernard Graf… pour le moment. Le dirigeant constate un mouvement de fond vers une mode plus responsable.

Si la seconde main démarre, l’upcycling est l’avenir

Le fondateur a d’ailleurs eu le nez creux en lançant en 2009 Culture Vintage. Cette enseigne-marque ne vend que des vêtements upcyclés, soit de nouvelles pièces créées à partir de vêtements d’occasion. La griffe a pris ses quartiers dans les espaces seconde main des Galeries Lafayette et au BHV et elle dispose de 38 corners en France.

Cette dernière activité de transformation représente d’ailleurs un axe d’avenir pour Bernard Graf même si la seconde main démarre à peine aujourd’hui. En effet, il anticipe la mutation de son business car « avec la mode responsable, la hausse de la qualité et le made in France, les gens vont de moins en moins donner leurs vêtements, analyse-t-il. Par ailleurs, les jeunes se tournent de plus en plus vers la seconde main. Il y a un signal fort et on ne peut pas continuer à vivre comme on a vécu. Un nouveau monde est en train de s’ouvrir et les filières vont devoir s’organiser pour récupérer les matières premières. » En bon visionnaire, Bernard Graf s’apprête d’ailleurs à racheter une entreprise au Japon spécialisée dans l’upcycling afin de garder son train d’avance sur le marché…

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